La parole vraie
Entretien avec Tanguy Guézo
 
T. G. : Quel lieu aimeriez-vous voir investi par la poésie ?
 
S. J. : Le rayon librairie des grandes surfaces, où l’offre est trop souvent restreinte à la seule littérature commerciale. Car il y a une demande, modeste mais bien réelle, pour la littérature authentique comme la poésie — de même qu’il y a une demande pour les produits biologiques. La poésie, c’est comme de la nourriture bio (et non pas diététique) pour l’esprit…
 
T. G. : Un moment de poésie que vous avez vécu récemment ?
 
S. J. : La lecture de Thierry Renard à la librairie Le Bal des Ardents, fin septembre 2016, à l’occasion de la parution du tome 1 de ses Œuvres Poétiques à La rumeur libre éditions. J’ai aimé ce moment intense de déclamation par Thierry, poète à la présence forte, à la voix puissante et fragile à la fois, accompagné de Sonia Viel au chant, de leur fille Carla à la guitare et de Dimitri Porcu au saxophone. Un véritable moment de fusion entre eux et le public, où mots et notes flottaient littéralement dans l’air. Un moment de poésie pure, à travers des textes vibrants d’émotion et de révolte, au bord de l’humour, aussi — dissimulant quelle ombre intime ? —, où nous nous sommes tous retrouvés un instant, ensemble, dans le partage lumineux de la parole vraie.
 
T. G. : Que manque-t-il à la poésie aujourd’hui ?
 
S. J. : Une plus grande visibilité médiatique. Et puis, qu’on arrête de faire passer pour de la poésie ce qui n’en est pas ! Nous sommes dans une situation assez paradoxale où les grands médias ne s’intéressent jamais ou presque aux poètes mais où, pourtant, ils ne cessent d’attribuer la qualité de « poète » à des créateurs qui ne le sont pas. Les poètes sont ainsi doublement dépossédés : ils le sont, d’abord, de la reconnaissance médiatique à laquelle ils devraient avoir droit ; plus grave encore (car, après tout, ils arrivent tant bien que mal à supporter de vivre et de créer dans l’ombre), ils le sont de leur identité même, voyant si souvent attribuer à d’autres cette qualité de « poète ». Les poètes n’en ont d’ailleurs que plus de mérite à continuer d’écrire de la poésie malgré cette indifférence à leur égard voire cette véritable usurpation de leur identité poétique !
 
Stéphane Juranics,
décembre 2016.

Entretien publié dans le catalogue de l'exposition de Tanguy Guézo
« Visages d'une poésie vivante » en janvier 2017.