La langue du réel
Entretien avec Guillaume Dreidemie
G.
D. : Dans votre dernier livre, Exister de vivre suivi de Bribes du
dehors, vous parlez de l’« élan vital du poème » et de l’écriture comme
d’un exil. Pourriez-vous approfondir votre point de vue au sujet de
cette tension entre le caractère vivifiant du texte et cette errance
qu’il nous fait traverser ?
S. J. : Oui, l’écriture poétique est toujours un mouvement, un élan vital, un « bond d’être », pour reprendre la formule du poète André Blatter. Ecrire un poème, c’est sortir de l’immobilité du moi — de nos repères, de notre confort de pensée — et basculer soudain dans ce lieu inconnu en nous où les choses s’éprouvent et où se traduit en mots, presque malgré nous, ce que l’on ressent. Ce saut en nous-mêmes nous met simultanément en phase avec ce que nous sommes et avec le réel, que l’on se met à penser intimement — dans le cas, bien sûr, d’une poésie « qui ne trahisse pas la réalité », selon l’expression de Patrick Laupin. « Le cerveau fait l’amour à la réalité », écrivait même Bernard Noël. Il y a véritablement quelque chose de jouissif à se retrouver ainsi, dans une sorte de plénitude sensitive et intellectuelle, à tenter de saisir par le geste de la parole le sens profond d’une chose — un évènement, un phénomène, ce que nous disent un être, un lieu, etc. Ce véritable bond de l’esprit vers le réel — via notre corps — que constitue l’acte d’écrire, ce jaillissement primordial du poème en train d’être créé, noté sur la page, nous propulsent dans l’ailleurs de la signification à saisir, nous projettent vers l’inaccessible vérité à atteindre. Il s’agit donc bien à la fois d’une forme d’élan vivifiant et d’exil nécessaire, au sens d’une viscérale nécessité de laisser la parole à la voix intérieure qui nous entraîne hors de nos propres limites. Cet exil consenti vient réduire un instant l’éloignement existentiel à toute forme d’être ou à toute vraie connaissance que nous ressentons notre vie durant. En ce sens il est effectivement — et éminemment — vital. Il nous fait exister plus intensément, même si cela ne dure qu’un très court moment, le temps fulgurant d’écrire. Parallèlement il aggrave cet indépassable sentiment d’exil originel, puisque, comme le disait Giacometti, « ça rate », et que, de même que l’on n’atteint jamais complètement l’essence des choses par le biais d’aucun geste, on ne saisit jamais entièrement par la parole le sens qu’avait préalablement perçu notre faculté intuitive dans la première impulsion d’écrire. Pas plus qu’on ne parvient complètement — pour reprendre ce que je disais au début — à transcrire par les mots ce qui s’éprouve au fond de soi. Comme le constatait Bergson, « nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent ».
S. J. : Oui, l’écriture poétique est toujours un mouvement, un élan vital, un « bond d’être », pour reprendre la formule du poète André Blatter. Ecrire un poème, c’est sortir de l’immobilité du moi — de nos repères, de notre confort de pensée — et basculer soudain dans ce lieu inconnu en nous où les choses s’éprouvent et où se traduit en mots, presque malgré nous, ce que l’on ressent. Ce saut en nous-mêmes nous met simultanément en phase avec ce que nous sommes et avec le réel, que l’on se met à penser intimement — dans le cas, bien sûr, d’une poésie « qui ne trahisse pas la réalité », selon l’expression de Patrick Laupin. « Le cerveau fait l’amour à la réalité », écrivait même Bernard Noël. Il y a véritablement quelque chose de jouissif à se retrouver ainsi, dans une sorte de plénitude sensitive et intellectuelle, à tenter de saisir par le geste de la parole le sens profond d’une chose — un évènement, un phénomène, ce que nous disent un être, un lieu, etc. Ce véritable bond de l’esprit vers le réel — via notre corps — que constitue l’acte d’écrire, ce jaillissement primordial du poème en train d’être créé, noté sur la page, nous propulsent dans l’ailleurs de la signification à saisir, nous projettent vers l’inaccessible vérité à atteindre. Il s’agit donc bien à la fois d’une forme d’élan vivifiant et d’exil nécessaire, au sens d’une viscérale nécessité de laisser la parole à la voix intérieure qui nous entraîne hors de nos propres limites. Cet exil consenti vient réduire un instant l’éloignement existentiel à toute forme d’être ou à toute vraie connaissance que nous ressentons notre vie durant. En ce sens il est effectivement — et éminemment — vital. Il nous fait exister plus intensément, même si cela ne dure qu’un très court moment, le temps fulgurant d’écrire. Parallèlement il aggrave cet indépassable sentiment d’exil originel, puisque, comme le disait Giacometti, « ça rate », et que, de même que l’on n’atteint jamais complètement l’essence des choses par le biais d’aucun geste, on ne saisit jamais entièrement par la parole le sens qu’avait préalablement perçu notre faculté intuitive dans la première impulsion d’écrire. Pas plus qu’on ne parvient complètement — pour reprendre ce que je disais au début — à transcrire par les mots ce qui s’éprouve au fond de soi. Comme le constatait Bergson, « nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent ».
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Stéphane Juranics,
mars 2026.
Extrait de l'entretien avec Guillaume Dreidemie
