Faire parler le monde
Entretien avec Grégory Rateau
 
G. R. : D’où vient votre vocation de poète ? Quels ont été les premiers déclencheurs, les lectures, les rencontres ou les événements qui ont fait naître ce besoin d’écrire ?
 
S. J. : En réalité, il n’y a pas vraiment eu pour moi d’élément déclencheur, en tout cas d’élément directement relié à la poésie. Pas non plus de signes avant-coureurs, annonciateurs d’une quelconque inclinaison pour la poésie, du moins rien de conscient. J’ai écrit mon premier poème en juin 1987, à l’âge de 18 ans, à la fin de l’épreuve de mathématiques du Baccalauréat littéraire, la dernière épreuve des examens. Ayant terminé mon devoir en avance, j’ai soudain noté ce poème sur le coin d’une feuille de brouillon, où, de façon surprenante, il a littéralement jailli, d’un coup, sans prévenir. J’y exprimais — mu par un vif sentiment de délivrance à l’issue des examens clôturant la scolarité — ma lassitude du monde tel que je le percevais à l’époque mais également mon amour de la beauté pure du réel et ma foi en l’homme. En quelques secondes je suis ainsi passé de quelqu’un qui n’avait jamais pensé écrire un jour, et encore moins des poèmes — moi qui lisais assez peu de poésie, et presque uniquement les auteurs étudiés au lycée —, à quelqu’un qui en avait écrit un et désirait en écrire d’autres. Dès la rentrée suivante, je me suis en effet lancé dans la composition de nouveaux poèmes — mais aussi d’une prose poétique non conservée — que je tapais sur une vieille machine à écrire mécanique. A la fin de l’année 1987 j’avais ainsi déjà produit une quinzaine de poèmes. Et dès lors je n’ai plus jamais cessé d’écrire, ni de lire des poètes tant classiques que contemporains, à commencer par Charles Juliet. Pour être tout à fait honnête, je dois quand même dire que durant toute mon enfance j’ai baigné dans la culture et les arts, ayant suivi des cours de piano, de solfège, de dessin (il me reste deux carnets de croquis réalisés en Algérie, où j’ai vécu de 1978 à 1982), ayant été initié à la guitare par l’un de mes instituteurs et ayant réalisé, à partir de l’âge de onze ans, de nombreuses bandes dessinées dans lesquelles je soignais tout particulièrement les dialogues. J’ajoute que ma mère, qui était professeure d’histoire-géographie, nous a toujours entourés de livres, mon frère et moi. Une dernière précision (pardon d’être si long) : bien après avoir commencé à écrire, j’ai appris que mon père, lorsqu’il avait dix-huit ans, avait fondé une petite revue de poésie dactylographiée avec quelques camarades du lycée de Pécs, en Hongrie, où il était en classe de terminale littéraire (il ne m’en avait jamais parlé ; il faut dire qu’il est décédé en 1982, alors que j’étais âgé de treize ans). Mon penchant pour la création artistique remonte donc à l’enfance. Quant à ma vocation poétique à proprement parler, qui sait, peut-être m’a-t-elle été transmise sans le vouloir, et sans que je le sache — dans le secret des gênes —, par mon père ?
 
(...)
 
Stéphane Juranics,
novembre 2025.

Extrait de l'entretien avec Grégory Rateau
 publié dans le magazine numérique Souffle inédit le 15 décembre 2025.